Exportation de l’uranium incorporé vers la Chine : «Nos conclusions sont basées sur des documents miniers internes couvrant quasiment une dizaine d’années», répond Lighthouse Reports à CMOC

Cobalt à l'état brut
Cobalt à l'état brut
PAR Deskeco - 11 aoû 2026 14:13, Dans Mines

 

Lighthouse Reports maintient les conclusions de son enquête menée avec le Financial Times sur la présence d’uranium dans le cobalt exporté depuis la RDC, notamment à partir de la mine de Tenke Fungurume Mining (TFM), contrôlée majoritairement par le groupe chinois CMOC.

Après le droit de réponse de CMOC, qui avait contesté plusieurs éléments de l’enquête, l’un des enquêteurs, Tomas Statius, défend à son tour le travail réalisé par l’équipe d’investigation. Il affirme que les conclusions publiées ne reposent pas sur une simple extrapolation ou sur des informations isolées, mais sur plusieurs années de documents internes des entreprises minières et sur des travaux scientifiques consacrés à la présence d’uranium dans les minerais de cuivre et de cobalt du Copperbelt congolais.

Pour Lighthouse Reports, le débat ne porte donc pas uniquement sur la teneur en uranium relevée dans certains échantillons ou documents concernant TFM. Il porte également sur l’existence d’un phénomène plus large de co-présence du cobalt et de l’uranium dans les minerais exploités dans cette région minière.

Lighthouse défend une enquête fondée sur des documents internes

En réponse aux contestations formulées par CMOC, Tomas Statius explique que l’enquête s’appuie notamment sur des documents internes provenant de la mine et de ses anciens propriétaires.

« Notre enquête est basée sur deux choses », explique-t-il, avant de préciser que la première partie repose sur « des documents internes de la mine, de ses propriétaires, qui couvrent quasiment une dizaine d’années ».

Selon l’enquêteur, ces documents ne se limitent pas à faire état de la présence d’uranium. Ils montrent également, selon Lighthouse Reports, que le problème avait été identifié à plusieurs reprises et que des ingénieurs métallurgistes avaient tenté de trouver des solutions pour réduire ou éliminer cette présence dans le cobalt.

« Ces documents racontent à la fois la contamination de ce cobalt par l’uranium mais aussi les tentatives qui sont faites par certains ingénieurs métallurgistes pour régler le problème », affirme Tomas Statius.

Pour lui, cette succession de documents constitue un élément important de la démonstration de l’enquête : elle tendrait à montrer que la présence d’uranium n’est pas une hypothèse apparue uniquement à partir de calculs scientifiques récents, mais qu’elle avait déjà été identifiée dans le fonctionnement industriel de certaines exploitations.

L’enquête publiée par le Financial Times et Lighthouse Reports s’était notamment intéressée à TFM, l’un des principaux producteurs de cobalt de la RDC. D’après les documents examinés, les niveaux d’uranium dans l’hydroxyde de cobalt produit à Tenke avaient, à plusieurs reprises, dépassé le seuil de 75 parties par million fixé par la réglementation congolaise. Des relevés couvrant juin 2016 à décembre 2020 indiquaient des dépassements durant plus de 70 % des jours pour lesquels des données étaient disponibles. CMOC avait contesté ces conclusions, affirmant notamment ne pas être connaître les données historiques citées par l’enquête et soutenant que son hydroxyde de cobalt respectait les exigences réglementaires applicables en matière de teneur en uranium. Le groupe estimait également qu’un procédé spécifique de retrait de l’uranium n’était pas nécessaire compte tenu des niveaux concernés.

Une enquête qui s'appuie aussi sur des travaux scientifiques

Tomas Statius souligne cependant que les documents industriels ne constituent qu’une partie du travail réalisé.

La deuxième partie de l’enquête repose, selon lui, sur un travail scientifique mené notamment par Ryan Manzuk et Sébastien Philippe, chercheurs associés à l’étude publiée le 30 juillet 2026 dans la revue Nature Communications, consulté par DESKECO.COM.

Cette étude scientifique arrive à la conclusion que l’uranium et le cobalt sont naturellement associés dans plusieurs minerais du Copperbelt congolais et que, lors du traitement hydrométallurgique du minerai, l’uranium peut suivre le cobalt et se retrouver dans l’hydroxyde de cobalt destiné à l’exportation lorsqu’aucun procédé spécifique de retrait n’est utilisé.

Les chercheurs estiment ainsi qu’entre 2000 et 2024, entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium naturel auraient pu être exportées de la RDC incorporées dans des cargaisons d’hydroxyde de cobalt. Ils estiment également que 1 000 à 4 000 tonnes supplémentaires auraient pu être rejetées dans les résidus miniers. Il s’agit toutefois d’estimations issues d’un modèle combinant données géologiques, géochimiques, statistiques de production et données commerciales, et non d’un inventaire physique de chaque cargaison exportée.

Pour Lighthouse Reports, ces travaux scientifiques viennent donc compléter les documents internes utilisés dans l’enquête journalistique.

« Une évidence géologique », selon Tomas Statius

L’enquêteur insiste par ailleurs sur un autre élément : la présence simultanée de l’uranium, du cuivre et du cobalt dans le Copperbelt ne serait pas un phénomène exceptionnel.

« Ce qui me frappe moi dans cette histoire, c’est une évidence géologique », affirme Tomas Statius, estimant que les professionnels du secteur minier connaissent l’association fréquente entre ces trois éléments dans le Copperbelt congolais et zambien.

« Il y a une association fréquente et classique dans la région du Copperbelt congolais, même zambien d’ailleurs, entre l’uranium, le cuivre et le cobalt. C’est une réalité géologique », soutient-il.

Pour l’enquêteur, cette réalité est importante pour comprendre le fond du dossier. La question ne serait donc pas de savoir si de l’uranium peut se trouver dans des minerais contenant du cobalt, mais plutôt de déterminer dans quelles proportions il est présent, comment il est traité au cours du processus métallurgique et surtout ce qu’il advient de cet uranium avant et après l’exportation du cobalt.

« Finalement, on s’est battu durant cette enquête contre des évidences », estime Tomas Statius, faisant référence aux contestations selon lesquelles la présence d’uranium serait limitée à certains endroits ou ne concernerait qu’un nombre restreint de gisements.

La question du traitement de l’uranium

C’est à ce niveau que se situe également une partie importante du débat.

L’étude scientifique publiée dans Nature Communications et consulté par DESKECO.COM explique que dans les minerais oxydés de cobalt du Copperbelt, l’uranium peut suivre le cobalt au cours des différentes étapes du traitement hydrométallurgique. Pour réduire sa présence dans le produit final, des procédés spécifiques de retrait de l’uranium peuvent être nécessaires.

Les chercheurs ont notamment examiné les importations de certains réactifs et équipements susceptibles d’être utilisés pour retirer l’uranium. Selon leurs estimations, seule une partie des exportations cumulées de cobalt entre 2000 et 2024 montre des éléments attestant d’un retrait ciblé de l’uranium.

Lighthouse Reports considère ainsi que la question essentielle est celle du contrôle de cette substance radioactive tout au long de la chaîne de production et d’exportation.

Un problème sanitaire encore difficile à mesurer

Au-delà de la question de la réglementation des exportations, Tomas Statius insiste sur les conséquences potentielles pour la santé et l’environnement.

Il reconnaît toutefois une difficulté : les données disponibles ne permettent pas encore de mesurer précisément l’impact sanitaire de cette exposition dans les zones minières concernées.

« Qui dit absence de contrôle dit absence de donnée et de suivi », souligne-t-il.

Cette remarque renvoie à l’un des enjeux soulevés par l’étude scientifique : l’exposition potentielle des travailleurs et des populations vivant à proximité des sites miniers, mais aussi le devenir de l’uranium présent dans les résidus miniers. Les chercheurs estiment que certaines formes d’uranium rejetées dans les tailings pourraient présenter des risques environnementaux et sanitaires.

La question est d’autant plus sensible que la RDC ne déclare pas officiellement de production d’uranium, alors même que l’étude scientifique conclut que des quantités significatives peuvent être extraites comme sous-produit de l’exploitation du cobalt et du cuivre.

Le gouvernement congolais maintient ses conclusions

La réaction de Lighthouse Reports intervient alors que le gouvernement congolais avait lui aussi réagi aux conclusions de l’enquête en annonçant des mesures pour vérifier la situation. Kinshasa avait annoncé l’ouverture d’une enquête sur la présence d’uranium dans les exportations de cobalt et la mise en place d’un groupe de travail chargé notamment d’examiner les résultats de l’étude scientifique 

Les autorités congolaises reconnaissent elles-mêmes que l’association entre uranium, cuivre et cobalt existe naturellement dans le Copperbelt. Elles estiment cependant nécessaire de mieux documenter le phénomène, notamment par des contrôles systématiques permettant de déterminer la quantité d’uranium effectivement présente dans les produits exportés. Le gouvernement entend notamment renforcer les capacités de détection de la radioactivité sur les cargaisons quittant les zones minières. Des discussions avec l’AIEA sont également envisagées pour obtenir un appui technique.

Jean-Baptiste Leni

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