André Wameso face aux chiffres de la BCC : les comptes ne tombent pas juste

André Wameso gouverneur de la Banque centrale du Congo
André Wameso gouverneur de la Banque centrale du Congo
PAR Deskeco - , Dans Actualités

 

La Zambie rachète sa dette avec décote. La RDC en émet à 9,5 %. Deux pays, deux trajectoires — et une même question : que fait-on de l’argent emprunté ?

Olivier Kamitatu

André Wameso a eu le mérite de défendre publiquement son bilan. Mais la transparence ne se mesure pas au temps passé à répondre aux questions : elle se mesure à la possibilité de vérifier les réponses. Sur la remonétisation, le déficit et l’eurobond, plusieurs chiffres avancés par le gouverneur ne coïncident pas avec les données publiques ou restent impossibles à documenter. Le problème n’est pas que Wameso parle. Au contraire, il faut saluer qu’un gouverneur de la BCC accepte le débat public. Le problème est que certaines de ses affirmations ne peuvent pas être vérifiées à partir des données que sa propre institution rend publiques. Or une banque centrale ne construit pas la confiance par la communication ; elle la construit par la cohérence, la publication et la vérifiabilité de ses chiffres.

Le jeudi 13 août 2026, lors d’un Space animé par Stanis Bujakera sur X, André Wameso s’est prêté à un exercice de transparence rare. Un an après sa prise de fonctions et six semaines après sa reconduction, le gouverneur a défendu un bilan de stabilisation monétaire consolidée, attribué le déficit principalement à la guerre d’agression et plaidé pour les eurobonds comme investissement d’avenir. Le discours est cohérent. Les chiffres publiés permettent-ils de le confirmer ?

Sur le franc congolais, une confiance encore à consolider

Le gouverneur se félicite de la hausse des dépôts en monnaie nationale, passés selon lui de 1 450 à 2 400 milliards de francs congolais entre août 2025 et fin juin 2026, et il invite les détenteurs de dollars à rejoindre le franc. Cette promotion de la confiance est légitime. Le chiffre, lui, pose un problème que la BCC seule peut trancher. Ses propres statistiques donnent, à fin juin 2026, 20,4 milliards de dollars de dépôts bancaires, dont 11,7 % en monnaie nationale, en progression annuelle de 14,7 %. Or 2 400 milliards de francs représentent, au taux du moment, environ 1,06 milliard de dollars, soit 5,2 % du total et une progression de 65,5 %. Si ces deux séries recouvrent le même périmètre statistique, elles sont incompatibles. Si elles n’ont pas le même périmètre, il appartient à la BCC de publier la méthode qui explique leur différence. Dans les deux cas, une clarification s’impose.

La question de fond demeure au-delà de ce comptage. Si la monnaie nationale s’installe durablement, pourquoi 88,3 % des dépôts restent-ils libellés en devises à fin juin 2026, et pourquoi ceux-ci progressent-ils de 27,2 % l’an contre 14,7 % pour les dépôts en francs ? L’interdiction des transactions en espèces en devises à compter du 9 avril 2027, décidée par le Comité de politique monétaire du 9 avril 2026, relève donc encore largement d’une politique volontariste de dédollarisation plutôt que d’un basculement spontané des comportements. Dans un pays où la bancarisation plafonne entre 25 et 30 %, elle suppose un préalable que la BCC ne contrôle pas.

La stabilité, enfin, se lit sur les relevés hebdomadaires de la banque centrale. Le franc s’échangeait à 2 236,7 pour un dollar au 28 janvier 2026 et à 2 271,1 au 7 août, soit une dépréciation d’environ 1,5 % depuis janvier. L’inflation en glissement annuel est passée de 2,2 % en mars à 6,0 % au 7 août, contre 5,1 % la semaine précédente. Les réserves de change ont reculé de 8,8 milliards de dollars en mars à 7,9 milliards fin juillet, soit trois mois d’importations. Pendant que ces trois séries se dégradaient, le taux directeur passait de 13,5 à 12,5 % le 17 juillet. Trois mois de couverture restent un niveau acceptable, et 6 % d’inflation ne sont pas une crise dans un pays qui a connu les trois chiffres. Mais ce n’est pas la trajectoire que décrit le mot consolidée.

Sur le déficit, la guerre officielle et la guerre de la dépense

Le gouverneur est clair. Le déficit s’explique essentiellement par les dépenses sécuritaires liées à la guerre dans l’Est. Sans ce conflit, affirme-t-il, le budget serait en équilibre, voire en boni. Il refuse de chiffrer l’effort de guerre au nom des secrets d’État et insiste sur l’absence de financement monétaire de la BCC. L’argument de la souveraineté est incontestable, et le Fonds monétaire international le corrobore en partie, qui impute aux dépenses sécuritaires un dépassement d’environ 1,2 point de PIB et un dérapage du déficit intérieur de 0,6 point à fin 2025. Près d’un tiers du budget 2026 va à la défense et à la sécurité. Oui, la guerre pèse lourdement. Mais peut-on attribuer le déficit à la guerre sans isoler simultanément le coût de la mauvaise qualité de la dépense publique ?

Le gouverneur Wameso omet pourtant une autre bataille, moins visible et bien plus profondément enracinée : celle de la discipline de la dépense publique.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dans son indice de perception de la corruption 2025, Transparency International classe la République Démocratique du Congo au 170e rang sur 182 pays, avec un score de 20 sur 100, contre le 163e sur 180 un an plus tôt. Selon le Centre de recherche en finances publiques et développement local, les agents fictifs et les anomalies du fichier de paie ont coûté environ 889 millions de dollars entre 2019 et 2023, et 18,9 milliards ont été versés à la paie entre 2021 et 2025, soit 43,42 % des recettes internes en moyenne, très au-delà du plafond de 35 % engagé auprès du FMI.

La Présidence de la République illustre la mécanique. La Direction du contrôle budgétaire y relève 1 174,3 milliards de francs congolais engagés au premier semestre 2026, environ 510 millions de dollars, sur une dotation annuelle de 1 382 milliards, soit 85% du montant annuel engagés en six mois. L’Observatoire de la dépense publique, par la voix du professeur Florimond Muteba, porte ce taux à 92,2 %. La même institution disposait de 297 millions de dollars en 2025, sa dotation a donc doublé en un an. Les secrets d’État ne couvrent pas ces arbitrages-là.

Sur les eurobonds, un coût élevé et une comparaison à manier avec précaution

Le 9 avril 2026, la RDC a levé 1,25 milliard de dollars, en deux tranches, 600 millions à cinq ans au rendement de 8,75 % et 650 millions à dix ans au rendement de 9,50 %, pour un carnet d’ordres d’environ 5 milliards. André Wameso rappelle que le pays reste l’un des moins endettés au monde et que l’évaluation doit se faire sur cinq ou dix ans. Le principe est juste. La dette publique totale s’établissait à 15,5 milliards de dollars à fin 2025, soit 18,9 % du PIB, quand la moyenne subsaharienne se situe autour de 57 %.

Ce ratio ne suffit pourtant pas à mesurer la capacité réelle de remboursement. Les recettes publiques ne pèsent que 14,8 % du PIB, si bien que l’encours de la dette représente environ 127 % des recettes publiques annuelles. Le service de la dette passe par ailleurs de 305,2 millions de dollars en 2025 à plus de 764 millions prévus en 2026, dont 114,3 millions d’intérêts dus au seul eurobond. Un pays peu endetté au regard de son produit intérieur brut peut néanmoins connaître une forte tension de trésorerie. Or c’est souvent cette contrainte de trésorerie, bien davantage que le seul ratio dette/PIB, qui peut précipiter les crises de dette souveraine.

La comparaison régionale demande plus de précaution que ne lui en accorde le débat congolais. Le Kenya a emprunté à 8,1 et 8,95 % en février 2026, le Nigeria à 8,63 et 9,13 % en novembre 2025, l’Angola à 9,25 et 9,78 % un mois plus tôt, le Congo-Brazzaville à 9,875 %. La RDC se situe au milieu de cette fourchette, non à son sommet. Quant au taux ivoirien de 5,39 %, qu’on lui oppose volontiers, c’est un taux en euros après couverture de change et il ne se compare pas à un rendement en dollars. Reste l’écart de notation, qui explique l’essentiel. Moody’s note la RDC B3 et Standard and Poor’s B moins, deux crans sous la Côte d’Ivoire, et Fitch ne la note pas. Payer plus cher qu’un émetteur mieux noté n’est pas une anomalie. Le fait qui mérite discussion est ailleurs, dans un pays passé en dix-huit mois du financement concessionnel au financement de marché sans que ce basculement ait été débattu.

La Zambie offre un contrepoint instructif. Après son défaut de 2020, elle a restructuré ses eurobonds puis utilisé du financement concessionnel pour racheter une partie de sa dette avec décote. Elle n’est toujours pas revenue sur le marché primaire. Pendant que Lusaka réduit le coût de sa dette, Kinshasa entre sur le marché à 9,5 %. Ce choix mérite au minimum un débat public sur son coût et ses alternatives.

Reste la question que le gouverneur n’a pas traitée. Au 8 août 2026, 137,9 millions de dollars avaient été décaissés sur les 1,25 milliard levés, soit 11 % en quatre mois, dont 48 millions pour la centrale hydroélectrique de Grand Katende et 89,9 millions pour les aéroports de N’djili et de Luano. Plus de 1,1 milliard reste placé sur des comptes rémunérés, avec un coût net de portage — différence entre le coût de l’emprunt et la rémunération de ces placements — dont le montant n’a pas été rendu public. Interrogé sur ce coût de portage par le député Flory Mapamboli, Wameso a répondu que l’horizon de l’opération était de cinq à dix ans et non la fenêtre de six mois de 2026. Cette réponse ne permet toutefois pas de connaître le coût net de portage. Financer à 9,5 % en dollars impose en revanche une exigence élevée de rendement économique et social. Il appartient donc au gouvernement de démontrer, études de faisabilité à l’appui, que les projets financés créent une valeur supérieure au coût complet de leur financement. Aucune étude de faisabilité rendue publique ne permet aujourd’hui de l’établir, ni pour Katende, chantier à l’arrêt depuis neuf ans et jadis éligible à un semi-concessionnel inférieur à 3 %, ni pour les aéroports. Un premier eurobond se décaisse lentement, les procédures de passation prennent du temps. L’anomalie n’est pas la lenteur, c’est l’absence d’un cadre publié qui permette d’en juger.

La transparence reste inachevée

Le gouverneur Wameso a eu le mérite de s’exposer, et son diagnostic sur le poids de la guerre est en partie convaincant. Mais un exercice de transparence digne de ce nom aurait exigé de réconcilier ses chiffres avec ceux de sa banque, de chiffrer l’effort de guerre au moins en ordre de grandeur, de dire ce que coûte la prédation intérieure et de publier les études de faisabilité des projets financés à 9,5 %.

Quatre gestes suffiraient à lever le doute, et aucun n’exige de trahir un secret d’État. La BCC peut sortir la série mensuelle des dépôts en monnaie nationale sur douze mois, avec le mode de calcul qui conduit à 2 400 milliards, et la contradiction se résoudra d’elle-même ou elle sera reconnue. Le ministère des Finances peut publier chaque trimestre l’état de décaissement de l’eurobond, projet par projet, avec le rendement des comptes sur lesquels le solde demeure placé. Le gouvernement peut donner l’enveloppe agrégée de l’effort de guerre en pourcentage du budget exécuté, sans rien du détail opérationnel que personne ne lui demande. Et le Parlement attend toujours une réponse chiffrée à la question du député Flory Mapamboli.

La confiance ne se décrète pas. Ni dans une monnaie, ni dans une banque centrale, ni dans la parole publique. Elle se construit sur des chiffres vérifiables. André Wameso a choisi de parler. Il reste maintenant à la BCC de publier.

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