OUVERTURE
Une semaine qui commence sous le signe de l'argent liquide, de l'opacité et des questions sans réponse. Ce lundi, Kinshasa a été traversée par deux affaires qui, prises ensemble, illustrent mieux que n'importe quel rapport l'ampleur du défi que le nouveau Tribunal pénal économique et financier devra relever. Pendant ce temps, les stations-service de la capitale affichaient portes closes ou files interminables, sur fond de tension pétrolière internationale. Tour d'horizon.
FAIT DU JOUR
L'affaire des dollars et la BCC sous pression
Une vidéo circule depuis ce week-end sur les réseaux sociaux. On y voit des briques de dollars être exposées et présentées à un certain « Jean-Robert », visiblement dans une chambre d'hôtel à Kinshasa. Montant visible : difficile à établir. Origine des fonds : inconnue. Contexte : inexpliqué.
La Banque centrale du Congo n'a pas tardé à réagir. Dans une communication transmise ce lundi à la rédaction de Deskeco, elle annonce l'ouverture d'une enquête afin de « s'assurer de la conformité des procédures, établir les responsabilités, prendre les sanctions et les mesures nécessaires ». La BCC réaffirme dans la foulée « son engagement pour la transparence et la sécurité du système financier ».
Cette annonce intervient au lendemain d'une saisie spectaculaire à l'aéroport international de N'djili, dimanche 22 mars. Les services de sécurité ont intercepté une somme annoncée officiellement à près de 2 millions de dollars américains. Mais sur son compte X, le ministre de la justice Guillaume Ngefa va plus loin : le montant réel s'élèverait à 3 534 000 dollars, précise-t-il, tout en qualifiant cette source de « non encore confirmée ».
Face à cette situation, le ministre a donné injonction au procureur général près la Cour de cassation de prendre plusieurs mesures immédiates : s'assurer de la saisie régulière et intégrale des fonds, les placer sous scellés en présence des officiers de police judiciaire compétents, établir sans délai un procès-verbal détaillé et contradictoire retraçant l'ensemble des circonstances de l'interception, ainsi que l'identification complète de la personne concernée et de tous les agents intervenants.
Sur le plan juridique, le ministre rappelle que conformément à l'article 25 de la loi relative à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, les fonds saisis doivent être consignés à la Banque centrale du Congo. Les procès-verbaux doivent être transmis immédiatement à la Cellule nationale des renseignements financiers, la CENAREF. Une procédure judiciaire est ouverte, avec pour objectif de déterminer l'origine des fonds, qualifier juridiquement les faits et identifier toutes les responsabilités pénales éventuelles.
Le précédent libanais est dans tous les esprits. En juin 2025, les autorités de Beyrouth avaient saisi près de 7 millions de dollars en provenance de la RDC, dans un contexte qui avait suscité une vive inquiétude quant aux flux financiers non déclarés quittant le pays. Cette nouvelle affaire rouvre le dossier, dans un timing pour le moins saisissant : la RDC vient précisément de créer un Tribunal pénal économique et financier, dont l'une des missions premières sera de traiter exactement ce type de dossier.
CHIFFRE DU JOUR
3 534 000 $
C'est le montant évoqué par le ministre de la justice pour les fonds saisis dimanche à l'aéroport de N'djili. Il dépasse de près de 80 % les 2 millions annoncés dans un premier temps par les services de sécurité. Le ministre lui-même précise que la source de ce chiffre n'est « pas encore confirmée ». L'écart entre les deux montants est, en soi, une question.
CITATION DU JOUR
« J'enjoins le procureur général près la Cour de cassation de garantir la saisine du parquet compétent, l'ouverture d'une procédure judiciaire et la conduite d'une enquête approfondie visant à déterminer l'origine des fonds, à qualifier juridiquement les faits et à identifier toutes les responsabilités pénales éventuelles. »
Guillaume Ngefa, ministre congolais de la justice et garde des sceaux, sur son compte X ce lundi 23 mars.
KINSHASA SANS CARBURANT — Le gouvernement dément, le terrain raconte autre chose
Depuis ce lundi matin, de longues files d'attente se sont formées devant plusieurs stations-service de Kinshasa. La rédaction de Deskeco les a constatées directement. Les usagers témoignent : certains ont fait le tour de trois stations sans pouvoir se ravitailler. Les chauffeurs de transport en commun s'inquiètent d'une hausse imminente des prix.
« Il me restait un peu de carburant depuis hier, alors j'ai décidé de commencer la journée avec en attendant de me ravitailler plus tard. Arrivé à la station, il n'y avait rien », témoigne Jean-Jacques, chauffeur de Sprinter. Il estime qu'une hausse des prix du transport pourrait intervenir dès mardi si la situation persiste.
Face à cette réalité de terrain, le gouvernement a choisi la ligne du démenti. La ministre des Hydrocarbures Acacia Bandubola, après un échange avec Malick Ndiaye, directeur général de SEP Congo, a assuré ce lundi que « le carburant est disponible » dans la capitale et à l'intérieur du pays. Elle a évoqué « une rumeur » et appelé la population au calme. « La couverture est assurée selon les données fournies par la SEP Congo », a-t-elle précisé.
L'explication gouvernementale ne résout pas la contradiction entre les déclarations officielles et ce que vivent les Kinois ce lundi. La question de fond reste posée : si le stock est là, pourquoi les stations sont-elles vides ?
CONTEXTE
Le Moyen-Orient s'invite dans l'économie congolaise
La tension sur les produits pétroliers à Kinshasa ne s'explique pas uniquement par des facteurs locaux. Le baril de Brent s'est clôturé à 112,19 dollars le 22 mars, sous l'effet conjugué de la persistance du conflit entre la coalition américano-israélienne et l'Iran, et de la fermeture du détroit d'Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole mondial. Jusqu'à jeudi dernier, Téhéran poursuivait des frappes visant des infrastructures pétrolières dans la région.
Cette situation internationale a des répercussions directes sur la RDC, pays fortement dépendant des importations. La semaine dernière, l'analyste politique Christian Moleka alertait déjà sur une probable flambée des prix des produits pétroliers. De son côté, le député national Flory Mapamboli, membre de la commission économique et financière, a adressé une question d'actualité au ministre de l'Économie nationale sur les répercussions de cette crise géopolitique sur l'économie congolaise.
INFLATION
Les chiffres de la BCC
Lors de la deuxième semaine de mars 2026, l'inflation hebdomadaire en RDC a atteint 0,17 %, contre 0,15 % la semaine précédente, selon la note de conjoncture de la Banque centrale du Congo publiée le 17 mars. Cette légère accélération est attribuée aux anticipations des opérateurs économiques, qui ajustent les prix en réaction aux incertitudes internationales liées à la guerre au Moyen-Orient.
La composante « Produits alimentaires et boissons non alcoolisées » contribue à hauteur de 67,28 % à l'indice global. En cumul annuel, le taux d'inflation s'établit à 1,93 %, et en glissement annuel à 2,14 %, contre respectivement 2,05 % et 10,61 % à la même période en 2025. La tendance reste modérée, soutenue par une politique monétaire prudente et une relative stabilité du taux de change. Mais les pressions externes pourraient modifier cette trajectoire dans les prochaines semaines.
À SUIVRE
Trois dossiers à surveiller de près dans les prochains jours. L'enquête de la BCC et la procédure judiciaire ouverte suite à la saisie de N'djili : qui est « Jean-Robert » ? D'où viennent ces fonds ? L'évolution de la situation du carburant à Kinshasa, et la réponse que le gouvernement apportera à la contradiction entre ses déclarations et la réalité du terrain. Et enfin, l'impact de la crise pétrolière internationale sur les prix à la consommation en RDC, dans un contexte où l'inflation alimentaire reste le premier moteur de la hausse des prix.
EN LIEN
DESKECO STORY cette semaine
Ces affaires tombent au moment où DESKECO.COM consacre toute sa semaine au nouveau Tribunal pénal économique et financier, à travers Deskeco Story. Analyses, invités, infographie et vidéos. La saisie de N'djili et la vidéo des dollars en chambre d'hôtel ne sont pas des anecdotes : elles sont le quotidien que cette nouvelle juridiction devra affronter. Parce que comprendre comment fonctionne ce système, c'est déjà une forme de vigilance.
Desk Tonight est la newsletter économique du soir de DESKECO.COM. Chaque jour de semaine, l'essentiel de l'actualité économique et financière de la RDC, analysé et mis en perspective.