Les quatre clefs de voûte d’un système de paiements à l’ère du numérique (Kristalina Georgieva, DG du FMI)

Tribune
PAR Deskeco - 14 déc 2020 11:08, Dans Analyses

Discours de Kristalina Georgieva, Directrice générale du FMI, à l’occasion du Festival (virtuel) des technologies financières de Singapour de 2020

Texte préparé pour l’intervention

Merci pour cette chaleureuse présentation, Manisha, et merci à l’Autorité monétaire de Singapour de m’avoir invitée. C’est un grand honneur pour moi d’être parmi vous, dirigeants et chefs d’entreprise du monde entier.

2020 a été une année extrêmement difficile. La pandémie a occasionné d’immenses souffrances et ce sont les personnes les plus vulnérables qui ont le plus souffert des dommages économiques causés, tant dans les pays riches que dans les pays plus pauvres.

Il y a toutefois quelques points positifs à retenir. Des infirmières et des médecins héroïques ont sauvé de nombreuses vies. Des travailleurs essentiels nous ont permis de rester éclairés, de bénéficier de l’eau courante et d’avoir des rayons pleins dans les magasins.

Et beaucoup d’autres ont permis aux entreprises de poursuivre leurs activités, notamment les professionnels du secteur des technologies. Vous avez profondément changé nos modalités de travail, nos moyens d’interaction et notre manière de vivre au quotidien. Vous avez placé l’avenir numérique au bout de nos doigts, et sur le pas de nos portes.

Permettez-moi de vous présenter un aperçu de cet avenir et les quatre clefs de voûte sur lesquelles il devra reposer.

Imaginez la vie d’une menuisière, une artisane qualifiée, qui travaille dans une usine en Thaïlande. La récession frappe. Elle perd son emploi. Puis, grâce à une allocation de chômage reçue par l’intermédiaire de son téléphone, elle ouvre son propre atelier et vend ses produits à l’échelon local.

Elle effectue et reçoit des versements par téléphonie mobile. Elle choisit de communiquer ses données de paiement, ce qui lui permet d’obtenir un prêt en ligne pour embaucher des salariés et développer son entreprise. Un jour, elle reçoit un message dans lequel il lui est demandé si elle expédie des marchandises à l’étranger.

Il n’est plus nécessaire d’être une grande entreprise pour opérer à l’échelle mondiale.

Une plateforme numérique lui permet de traiter ses paiements depuis l’étranger à faible coût. Elle lui offre également des solutions d’assurance, d’épargne et d’investissement pour ses dépôts, ce qui lui permet de rendre ses moyens d’existence plus résilients.

Rien de tout cela n’aurait même été possible il y a dix ans.

Cette histoire illustre la détermination et l’ingéniosité de l’être humain...

C’est l’histoire d’une révolution des moyens de paiement qui abolit la distance physique et qui génère des données, lesquelles sont le nouvel or et donc souvent la nouvelle garantie. Il s’agit de paiements bon marché et largement accessibles, qui se fondent parfaitement dans notre vie numérique.

Et comme la façon dont nous effectuons nos paiements change, notre monde change également. Nous pouvons donner accès aux services financiers à 1,7 milliard d’adultes qui ne disposent pas encore de compte bancaire et aider de nombreuses autres personnes vulnérables, qui paient actuellement des frais élevés.

Le secteur bancaire et financier est par ailleurs remodelé par les données, l’automatisation et l’analytique en temps réel. Enfin, les innovations en matière de paiement peuvent transformer le système monétaire international, c’est-à-dire la façon dont nous effectuons des transactions internationales, dont nous accédons aux actifs étrangers, dont nous échangeons des devises et dont nous fixons le prix des biens.

Les paiements numériques ne sont plus une affaire de mordus d’informatique uniquement ; ils ont d’énormes conséquences pour le monde entier.

Nous devons donc les aborder avec courage, mais aussi avec prudence. Nous devons faire en sorte que ces paiements s’adaptent aux besoins des utilisateurs tout en restant sûrs et résilients. Il s’agit là du niveau microéconomique. Au niveau macroéconomique, nous devons promouvoir un secteur financier et un système monétaire international efficaces, fiables, équitables, inclusifs et toujours dynamiques.

L’avenir numérique de notre artisane reposera sur quatre clefs de voûte : i) l’innovation du secteur privé ; ii) l’action du secteur public ; iii) les cadres réglementaires et juridiques ; et iv) la coopération internationale.

Examinons chacun de ces éléments.

1. Innovation du secteur privé

L’innovation du secteur privé a été bénéfique pour de nombreuses personnes. Pensez aux comptes bancaires sur lesquels nous épargnons et aux cartes que nous utilisons pour payer. Ou encore à l’argent mobile de notre artisane.

De nombreuses personnes utilisent encore des espèces, mais leur nombre peut rapidement diminuer : en Suède, par exemple, seulement 10 % de la population adulte utilise encore de l’argent liquide, contre 40 % il y a dix ans. Au cours de la même période, le nombre de comptes d’argent mobile au Kenya a augmenté de façon exponentielle, passant de 12 à 61 millions, soit un chiffre supérieur à la population du pays.

Le secteur privé est le mieux à même de cerner les besoins des personnes et des entreprises, de leur fournir les divers produits et services qu’ils recherchent, et de prendre les risques inhérents à l’innovation.

Nous devons toutefois veiller à ce que ces risques ne se répercutent pas sur les utilisateurs finaux ou le système financier. Nous devons également éviter d’autres écueils, notamment l’instauration d’une situation de monopole ou l’exclusion des personnes vulnérables.

Nous avons besoin pour cela des trois autres clefs de voûte.

2. Action du secteur public

La suivante, c’est l’action du secteur public, pour fournir une identité numérique vérifiable, une infrastructure de communication, de la monnaie centrale et d’autres éléments nécessaires.

L’identification numérique permet à notre artisane de souscrire à de nouveaux services financiers. Elle constitue une condition préalable à l’inclusion financière.

L’accès à Internet en est une autre : notre histoire ne tient que si l’artisane est connectée à Internet. Or, près de la moitié de la population mondiale ne l’est pas, notamment 75 % de la population en Afrique subsaharienne et près de 70 % en Asie du Sud .

La situation est tout autre en Amérique du Nord, où 75 % des habitants ont accès à Internet. Le FMI encourage vivement les investissements dans les infrastructures dès maintenant, dans le cadre des efforts de redressement post-COVID. Il est préférable de procéder à ces investissements publics de manière synchronisée. Si les pays agissent conjointement, les résultats obtenus seront plus élevés de deux tiers, pour le même coût, que si chaque pays agit seul. Ils peuvent en outre attirer de précieux investissements privés.

Et bien entendu, la monnaie centrale (traditionnellement les billets, pièces et réserves) reste essentielle. La possibilité pour notre artisane thaïlandaise de convertir en monnaie locale la monnaie numérique qu’elle reçoit est un indicateur fondamental de stabilité.

La monnaie centrale lui permet également d’accepter des paiements en argent mobile émis par différents fournisseurs. Tout comme une langue commune, la monnaie centrale permet à un fournisseur de payer un autre opérateur. Grâce à cette structure, chaque entreprise de technologie financière peut offrir ses services et les faire évoluer. L’interopérabilité favorise grandement l’innovation et la diversité des moyens de paiement.

Comment la monnaie centrale doit-elle évoluer à l’ère du numérique ? À mesure que de nouveaux prestataires de services de paiement apparaîtront, auront-ils eux aussi accès à la monnaie centrale ? Une version numérique des billets et des pièces sera-t-elle mise en place ? De nombreux pays envisagent cette possibilité.

Si la forme de la monnaie centrale peut évoluer, sa fonction ne doit pas changer. Elle doit continuer de garantir la stabilité des autres formes de monnaie, tout en permettant leur évolution et leur diversité.

3. Cadres réglementaires et juridiques

La troisième clef de voûte est tout aussi importante : il s’agit de disposer de cadres réglementaires et juridiques robustes. Ces cadres doivent faciliter l’innovation et permettre aux jeunes entreprises de prospérer, tout en atteignant des objectifs essentiels : protection et vie privée des consommateurs, lutte contre le blanchiment de capitaux et autres délits, et stabilité et résilience pour tous.

Les réglementations doivent être claires : c’est essentiel, mais particulièrement malaisé du fait de l’évolution rapide des technologies et des produits. Créer une entreprise, ce n’est pas difficile parce qu’il y a de multiples formulaires à remplir. Le véritable obstacle, c’est de ne pas savoir combien d’autres formulaires seront à remplir. Les nouveaux arrivants sur le marché se demanderont à quelles règles ils seront assujettis et si leur produit sera considéré comme un dépôt, un titre, un système de paiement ou autre chose.

Dans la tradition de Lee Kuan Yew, le gouvernement de Singapour continue d’innover : la nouvelle loi sur les paiements est prometteuse. Elle cherche à définir les instruments de paiement numériques et à adopter une réglementation des paiements qui soit fondée sur l’activité et le risque.

Si elle est bien conçue, une telle loi établit des conditions égales pour les nouveaux arrivants sur le marché : même activité, mêmes risques, mêmes règles. Mais l’évaluation de ces risques soulève de nouvelles questions. Par exemple, notre artisane a présenté des données de paiement au lieu d’une garantie. Mais les prêts reposant sur des données plus exactes et l’analytique sont-ils moins risqués ? Devrait-elle payer moins ?

Les législateurs et les autorités de réglementation devraient disposer des ressources nécessaires pour être efficaces et en mesure d’anticiper. Ils devront être clairvoyants et travailler en collaboration, étant donné les larges ramifications des nouveaux paiements : par exemple, banques centrales et ministère des finances travaillant avec des organismes antitrust, groupes de protection de la vie privée, organismes de protection des données, forces de l’ordre, société civile et défenseurs des consommateurs.

4. Coopération internationale

L’argent traverse les frontières : il doit en aller de même pour les efforts que nous déployons sur le plan de la réglementation. Cela m’amène à la dernière clef de voûte : la coopération internationale, notamment pour faciliter les paiements internationaux et gérer les effets d’entraînement.

Notre artisane pourra-t-elle envoyer de l’argent à l’étranger aussi facilement que nous envoyons des SMS ? Ou devra-t-elle payer des frais moyens de 7 %, comme le font aujourd’hui les 800 millions de personnes qui dépendent des envois de fonds de travailleurs expatriés ?

Mais il est plus compliqué d’envoyer de l’argent que d’envoyer un SMS. Il faudra disposer de normes technologiques entre fonds numériques, d’un traitement réglementaire et juridique mutuel, ainsi que de systèmes d’identification fiables à l’échelle internationale. Avec l’aide du FMI, le Conseil de stabilité financière a présenté récemment une feuille de route qui permettrait de renforcer les paiements internationaux. Mais il reste beaucoup à faire pour la mettre en œuvre.

La coopération est essentielle aussi pour faire face aux effets d’entraînement. Tandis que l’argent numérique se généralise, les effets se feront sentir dans le monde entier : par exemple, des monnaies nationales seront échangées au profit de monnaies étrangères plus attrayantes, la politique monétaire perdra en efficacité et les restrictions aux mouvements de capitaux seront contournées.

Ces effets d’entraînement peuvent même être de plus large portée. Dans certaines conditions, une nouvelle monnaie numérique peut influer sur le système monétaire international.

Les pays ont créé le FMI pour que ce dernier supervise le système monétaire international et en fasse un moteur de croissance universel. Tandis que le risque d’une accentuation de la divergence entre riches et pauvres augmente, nous reconnaissons que notre responsabilité n’a jamais été aussi grande.

Aujourd’hui, nous sommes prêts à promouvoir un système monétaire plus résilient : un système plus inclusif, plus intelligent et plus vert.

Permettez-moi de citer ici l’ancienne présidente du Libéria et lauréate du prix Nobel de la paix, Ellen Johnson Sirleaf : « si vos rêves ne vous font pas peur, c’est qu’ils ne sont pas assez grands ».

Les entreprises mondiales, les jeunes entrepreneurs et notre artisane ont tous de grands rêves. Nous devons faire en sorte que la révolution des paiements profite à tous.

Je vous remercie de votre attention.

Département de la communication du FMI
 
 

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