Une nouvelle enquête de l'organisation Global Witness révèle les circuits du coltan extrait dans l'est de la RDC et exporté via le Rwanda. Après une année d'investigations, l'organisation affirme avoir retracé le parcours de milliers de tonnes de minerai provenant des mines de Rubaya, au Nord-Kivu, aujourd'hui sous contrôle du M23. Selon l'enquête, les exportations rwandaises de coltan ont connu une importante progression ces dernières années.
« Les exportations de coltan du Rwanda ont plus que doublé ces trois dernières années et nous avons identifié les sept entreprises qui ont exporté 85 % du coltan en question », indique Global Witness dans son rapport.
Cette progression intervient dans un contexte de conflit armé persistant dans l'est de la RDC. Les mines de Rubaya représentent à elles seules environ 15 % de la production mondiale de tantale, un métal indispensable à la fabrication des smartphones, ordinateurs portables, véhicules et autres équipements électroniques.
Cinq entreprises soupçonnées d'avoir acheté du coltan issu des zones de conflit
L'enquête met en cause plusieurs entreprises qui s'en approvisionnent dans la région. D'après Global Witness, des entretiens menés avec des trafiquants de coltan ont permis d'établir que certaines sociétés opérant au Rwanda auraient acquis du minerai provenant des zones contrôlées par ces groupes armés.
« Au travers d'entretiens avec des trafiquants de coltan, nous avons découvert qu'au moins cinq de ces sept entreprises achetaient du coltan de conflit en provenance de RDC pour ensuite le revendre à des fonderies en Chine ou au Kazakhstan par le biais d'intermédiaires », rapporte l'organisation.
Une fois arrivé dans ces installations industrielles, le coltan est transformé en tantale avant d'intégrer les chaînes de fabrication de composants électroniques utilisés à travers le monde. L'enquête souligne également les difficultés à retracer l'origine réelle des minerais après leur transformation.
« Nous avons constaté que du coltan de conflit pourrait s'être frayé un chemin vers des marques internationales telles que Microsoft, Vodafone, Sony, Amazon, Nvidia, LG Display, Ericsson, Toyota et Apple et s'être glissé dans des produits que nous utilisons au quotidien », affirme le rapport.
S'agissant d'Apple, ce géant américain de la tech avait déjà été cité dans la chaîne d'approvisionnement illicite de ces minerais. Une plainte déposée par le gouvernement congolais l'avait déjà traîné devant le tribunal de Paris et Bruxelles.
Les systèmes de traçabilité mis en échec
L'un des constats les plus préoccupants de l'enquête concerne les dispositifs internationaux de contrôle des minerais. Mis en place il y a une quinzaine d'années pour empêcher le financement des conflits par l'exploitation minière, ces mécanismes n'auraient pas atteint leurs objectifs dans le contexte actuel de l'est congolais.
« Notre enquête a révélé que les systèmes de traçabilité et de diligence raisonnable n'ont pas permis de briser le lien entre conflits et ressources naturelles », soutient Global Witness.
L'organisation affirme notamment que le système ITSCI, largement utilisé dans la région des Grands Lacs pour certifier l'origine des minerais, aurait servi à légitimer une partie importante du coltan introduit clandestinement au Rwanda. Elle ajoute que du minerai lié au conflit aurait également pu pénétrer un autre mécanisme de certification appelé Better Mining.
Global Witness estime par ailleurs que les audits effectués par la Responsible Minerals Initiative (RMI), une référence mondiale en matière de contrôle des chaînes d'approvisionnement minières, n'ont pas permis d'identifier la présence de coltan issu des zones de conflit dans les circuits d'approvisionnement des fonderies.
Alors que les tensions diplomatiques entre Kinshasa et Kigali demeurent vives autour de l'exploitation illégale des ressources minières congolaises, cette enquête relance les interrogations sur l'efficacité des dispositifs internationaux censés empêcher que les minerais de guerre continuent d'alimenter les marchés mondiaux.
Jean-Baptiste Leni