INTERVIEW
En RDC, le gouvernement compte lancer le projet d’exploitation du lithium de Manono dans la province du Tanganyika. Il s’agit principalement du projet de Manono-Kitotolo. Pour en parler, Deskeco reçoit Lewis Yola, expert dans le domaine minier et membre de Resources Matters, une organisation spécialisée dans la gouvernance des ressources naturelles en République démocratique du Congo.
Interrogé par Jean-Baptiste Leni
1. Que représente le projet de lithium de Manono pour la RDC ? Pourquoi le gouvernement compte-t-il le lancer ?
Lewis Yola : Pour commencer, la République démocratique du Congo détient le plus grand gisement de lithium en roche dure au monde. Avec cette réalité technique, le lithium positionnera la République démocratique du Congo comme un acteur majeur sur la scène internationale. Cette situation procurera à la République démocratique du Congo plusieurs opportunités tant sur le plan économique que sur le plan géopolitique.
Sur le plan économique, qu’est-ce qui va se passer ? Lorsque l’exploitation du lithium sera effective, la République démocratique du Congo va accroître ses recettes fiscales, parce qu’il existe tout un régime fiscal dans le secteur minier. Mais aussi, un élément important est à souligner : le gouvernement, à travers le Conseil des ministres, a adopté un projet de décret qui va ajouter le lithium à la liste des minerais stratégiques. Déjà, avec cette nouvelle, la redevance due sur le lithium sera revue à la hausse. Au lieu de 3,5 %, elle passera à 10 %, soit une retombée fiscale énorme pour la République démocratique du Congo.
Pour résumer les avantages économiques que peut apporter l’exploitation du lithium à la République démocratique du Congo, je dirais que l’exploitation effective du lithium permettra à notre pays de diversifier son économie, aujourd’hui très axée sur le cuivre et le cobalt. Deuxièmement, elle permettra de renforcer ses recettes fiscales, surtout avec la récente décision consistant à ajouter le lithium parmi les minerais stratégiques.
Il y a aussi un avantage sur le plan géopolitique. Nous devons savoir que le lithium de Manono attire beaucoup les grandes puissances. La Chine est déjà présente, et les États-Unis s’invitent également à travers Kobold, qui détient plusieurs permis de recherche. Cet intérêt international pour le lithium de Manono permettra à la République démocratique du Congo de disposer de leviers importants pour mieux défendre ses intérêts sur la scène internationale.
2. Quels sont les principaux défis qui pourraient retarder son lancement et que doit faire le gouvernement pour assurer son effectivité ?
Lewis Yola : En ce qui concerne les défis liés à l’exploitation effective du lithium, je pense que le projet de décret consistant à ajouter le lithium parmi les minerais stratégiques pourrait constituer un défi. Je me dis qu’au niveau de la société Manono Lithium, lorsqu’ils ont élaboré leur étude de faisabilité, ils n’ont pas intégré cette nouvelle donne. Le classement du lithium comme minerai stratégique aura une incidence sur leur manière de calculer leurs bénéfices.
Certainement, cela pourrait créer un retard si les deux parties n’arrivent pas à s’accorder. Cela concerne les entreprises. Du côté du gouvernement congolais, il y a toujours les défis de gouvernance, de transparence et le risque de corruption. Vous savez que la corruption a fait perdre à la République démocratique du Congo plusieurs millions de dollars dans le secteur minier, et nous n’aimerions pas, par exemple, qu’il y ait des renouvellements de permis non conformes à la loi ou que des fonds échappent au Trésor public. Tout cela constitue des défis importants pour l’exploitation effective du lithium.
3. Quelles sont les entreprises ou sociétés minières concernées par le projet ?
Lewis Yola : En ce qui concerne les entreprises et les sociétés concernées par ce projet, il faut être clair : plusieurs projets de lithium sont actuellement en cours dans la province du Tanganyika, plus particulièrement dans la cité de Manono. Mais nous allons nous focaliser sur le projet le plus emblématique, à savoir le projet de Manono-Kitotolo, aujourd’hui exploité par Manono Lithium, une coentreprise (joint-venture) constituée de Chxiang Lithium, filiale de Chxiang Group, et de la Cominière.
Aujourd’hui, l’État est également actionnaire, puisqu’il détient 10 % des parts qui lui ont été cédées. Voilà, je dirais qu’à ce jour, le projet le plus développé, celui qui pourrait commencer son exploitation au cours de ce mois de juin 2026, est le projet Manono-Kitotolo, exploité par Manono Lithium.
4. Les populations de Manono peuvent-elles espérer des retombées concrètes à court terme de ce projet ?
Lewis Yola : Avec l’exploitation effective du lithium de Manono, les communautés locales auront beaucoup de bénéfices et de retombées économiques. Déjà, le Code minier encadre les mécanismes de ces retombées, notamment la redevance due aux ETD. Nous avons la dotation de 0,3 %, ainsi que le cahier des charges. Avec ces différents mécanismes directement liés aux communautés locales, celles-ci peuvent, à court terme, s’attendre à des retombées socio-économiques.
Ces retombées ne pourront toutefois bénéficier pleinement aux communautés que s’il existe une bonne gouvernance aux niveaux national, provincial et local. En effet, nous, au niveau de Resources Matters, étions sur le terrain et avons constaté que les communautés n’étaient pas suffisamment préparées à faire face aux changements qui accompagneront le démarrage des activités d’exploitation minière.
Prenons l’exemple d’un chef coutumier ou d’un responsable d’ETD qui n’a peut-être jamais géré des sommes importantes et qui sera soudainement appelé à gérer ou à participer à la gestion de millions de dollars. S’il n’est pas préparé, il sera difficile pour les autres membres de la communauté de bénéficier pleinement de ces retombées.
Nous appelons également le gouvernement à mettre en place des mécanismes permettant aux responsables des ETD de bien négocier toutes les retombées économiques qui seront générées par le lithium.
Par ailleurs, nous avons élaboré au niveau de Resources Matters un document qui présente neuf signaux d’alerte dans le secteur du lithium. Dans ce document, nous avons déjà constaté un problème : au niveau de Manono Lithium, l’étude d’impact environnemental et social a été élaborée sans consultation préalable des communautés locales. Cela est contraire à la loi.
La loi prévoit que les communautés soient consultées au moment même de l’élaboration de l’étude. Or, selon les informations et données que nous avons recueillies sur le terrain, Manono Lithium a consulté les communautés locales après avoir déposé l’étude d’impact environnemental au Cadastre minier.
C’est un défi qui pourrait affecter plus tard les retombées, notamment sur le plan environnemental, pour des communautés censées être protégées et vivre dans un environnement sain. Comment peuvent-elles vivre dans un environnement sain alors qu’elles n’ont pas été consultées lors de l’élaboration de l’étude d’impact environnemental ? C’est un défi qui peut affecter ces retombées.
Nous appelons donc les communautés à rester vigilantes et à participer à tous les processus liés à l’exploitation du lithium afin qu’elles en soient véritablement les bénéficiaires effectifs.
5. Comment éviter que le lithium de Manono ne profite davantage aux investisseurs qu’au pays ?
Lewis Yola : Pour que le lithium de Manono ne profite pas uniquement aux investisseurs étrangers, deux choses doivent être faites par l’État congolais.
La première est de renforcer les mécanismes de transformation locale. La deuxième consiste à promouvoir le contenu local. Nous devons nous assurer que le contenu local est pris en compte dans toute la chaîne de valeur de l’exploitation du lithium.
En ce qui concerne la transformation locale, le gouvernement doit s’assurer qu’elle ne se limite pas à la première étape, car elle comporte plusieurs niveaux. Je pense qu’il faudrait même parvenir à un niveau de transformation permettant à la RDC de produire des batteries, d’autant plus qu’un Conseil congolais de la batterie a déjà été créé à cet effet.
Il faudrait mettre en place des mécanismes qui permettront, dans cinq ou dix ans, de produire des batteries localement. Cela permettrait à la RDC de mieux tirer profit de son lithium. Nous comprenons bien qu’il y a d’autres minerais qui entrent dans la fabrication des batteries, mais avec le lithium, nous pouvons déjà ambitionner de produire nos propres batteries sur le territoire national.